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Bouddhisme au féminin - Partageons nos aspirations, nos questionnements, nos compréhensions

 

 

Voix Bouddhistes (émission du 24 décembre 2006)

A Anne Benson,


Bonjour, c'était une vraiment bonne idée de la part de Voix Boudddhistes de présenter à l'occasion des fêtes de Noël une littérature enfantine destinée à tranmettre des enseignements bouddhistes à des enfants, et cela m'a interpellé que vous disiez que vos enfants ont été baignés dans cette atmosphère des jatakas.
Vous avez raison de dire qu'ici en Occident, le message implicite qu'on donne aux enfants au travers de ces horribles séries américaines, c'est "si on est bon, on est con", et que tout le temps on envoie le message : "ne te laisse pas avoir, sois plus malin que les autres, marche leur dessus s'il le faut !". Le tout avec une inflation de l'ego qui est dramatique. J'ai même été sidérée de voir le regard plein de prétention agressive que lancent certains enfants que l'on croise dans la rue et qui n'ont pas encore dix ans !
J'ai envie d'acheter ces ouvrages pour mes petits enfants. Seulement voilà, vous avez raconté l'une de ces histoires. Si j'ai bien compris, c'est celle d'un moine qui atteint le stade d'arahat seulement après avoir posé 4 questions au Bouddha.
Quand ses disciples s'étonnent de la rapidité de cet accomplissement, le Bouddha explique que ce moine était son frère dans une précédente récincarnation. Et alors qu'il était lui-même un ascète méditant sur la patience, son frère, jaloux de son avancement spirituel, veut l'éprouver et lui coupe bras et jambes en lui demandant si sa patience n'est pas à bout ! Le futur bouddha meurt en lui promettant que, puisqu'il lui a donné l'occasion d'éprouver sa patience jusqu'aux plus extrêmes limites, il l'aidera dans une future incarnation.

Permettez-moi d'être sidérée de cette histoire. c'est ça que l'on veut enseigner aux enfants ? qu'un homme jaloux, violent, va "recevoir" sans efforts un état spirituel qu'il a fallu au Bouddha des années d'efforts à atteindre ? Tout l'enseignement sur le karma est bafoué par cette histoire d'une stupidité rare ! Et en plus, le Bouddha n'a-t-il pas déclaré dans le Dhammapada que les Bouddhas ne peuvent que montrer le chemin et que c'est à chacun de faire l'effort ?
J'avoue que tout simplement, je ne comprends pas comment on peut véhiculer des histoires de ce genre. Et je suis très refroidie dans mon enthousiasme à les acheter pour mes petits enfants ! je ne peux que dire : éclairez-moi s'il vous plaît ! Dominique.

 

La réponse de Anne Benson nous a été transmise par Dominique, la voici :

Chère Dominique,


Merci de votre lettre et de votre réaction.

L'histoire du prince Tolérance se trouve dans la Liane Magique mais pas dans les 4 recueils de Jatakas, qui contiennent des histoires d'un abord plus facile, pour les parents et les enfants.
Quand je lisais aux petits les autres contes tirés de la Liane Magique, je choisissais en fonction des enfants et de leur age, puis j'adaptais parfois le vocabulaire, mais je "n'arrangeais" pas le contenu, ni la leçon éthique. Les enfants ont une autre façon que nous de "comprendre" un conte. Et s'ils réagissent, tant mieux. Par contre taxer les jatakas de stupides me semble excessif alors que le malentendu est certainement de ma faute.
à VB, limitée par le temps, je n'ai pas pu raconter toute l'histoire. En vérité le roi est jaloux de voir que toutes ses reines préfèrent aller méditer aux pieds du sage que de s'occuper de lui. Quand il coupe les jambes et les bras de son frère, celui-ci répond à cette épreuve en développant une immense compassion; au lieu de haïr son frère, il souhaite rendre le bien pour le mal et en même temps liquider une fois pour toutes le mauvais karma qu'il lui reste à purger (à lui, Tolérant). Le roi, voyant que des plaies de son frère coulait du lait et non du sang a été pris d'un remord dévastateur devant la gravité de son acte. Non seulement il avait tué son frère alors qu'il était innocent mais il avait tué un grand être, un bodhisattva. C'est donc la somme totale de ces différents éléments plus des milliards d'autres, de vies encore antérieures et de conditions annexes (je crois que le Bouddha explique aussi à la foule le karma qui lui valut d'avoir les membres tranchés) qui ont fait que la connection des deux frères eut, dans la vie où le prince atteignit finalement la bouddhéité, un résultat si heureux. Entre-temps le roi avait aussi dû passer de nombreuses vies en enfer.

Les liens interdépendants sont d'une complexité extrême. Forcément dans un conte on ne dit que les grandes lignes.

Là où ces contes nous aident, ce qui fut votre cas, c'est qu'ils nous ébranlent, nous révoltent, nous font poser des questions, réflechir, chercher des réponses. Ils nous posent des défis.
Ceci dit, c'est bien le souhait du bodhisattva de prendre sur lui la souffrance des autres afin qu'ils n'aient pas à l'endurer, car un bodhisattva ne supporte pas de voir souffrir autrui, même celui qui lui fait du mal. C'est justement la puissance de son amour qui arrive à transformer la haine et la négativité des autres;
Sinon si l'on se réjouit de penser que ceux qui nous font du mal vont un jour avoir à le payer, où irions-nous? au contraire, nous devrions avoir encore plus de compassion pour eux. Nous, nous payons notre karma, eux ils en créent un nouveau. Connaissez-vous la réponse donnée par un vieux moine qui venait rencontrer SS le Dalai Lama après 25 ans de torture passées dans les prisons chinoises? Sa Sainteté lui a demandé si pendant toutes ces années il n'avait pas eu peur.
Oh si, répondit le vieux moine, j'ai eu très peur de perdre mon amour et ma compassion à l'égard de mes bourreaux."

Avez-vous lu "La Marche vers l'Eveil" de Shantideva? Je pense que aimeriez beaucoup ce livre. C'est un Trésor.

Si j'ai raconté ce conte assez choquant, avouons-le, sur le plateau de VB, ce qui n'était pas mon intention, c'est qu'il me fut soufflé par mon maître Jigme Khyentse Rinpoche quand je lui demandai conseil au sujet de l'émission quelques jours avant. Sur le moment j'ai hésité, mais il avait certainement ses raisons... Qui sait s'il ne vous envoyait pas ce message, à vous ?

Avec mes meilleures pensées,
Anne

 

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